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Les Calanques dans la littérature

De Jules César à Jean-Claude Izzo

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© A. Zec - Parc national des Calanques
Entre une métropole portuaire et une mer synonyme d’exotisme, les Calanques sont abordées par tous les genres littéraires. De la poésie au polar en passant par l’autobiographie et le reportage, ce territoire incarne pour les écrivains à la fois l’aventure et la contemplation, une terre sauvage et un refuge.

 

Les premiers textes antiques

L’ancienneté de ces textes s’explique par la proximité de Marseille, considérée comme la plus ancienne ville de France, fondée en 2 600 ans avant notre ère par des Phocéens. Si l’endroit est évoqué tout au long de l’Antiquité par plusieurs auteurs fameux (Aristote, Cicéron…), c’est Strabon, géographe grec du Ier siècle de notre ère, qui en offre la première description physique :

« La ville de Massilia occupe un terrain rocheux et son port s’étale au pied d’une falaise en amphithéâtre. La contrée est plantée d’oliviers et de vignobles, mais elle est très pauvre en blé à cause de son sol rocailleux. Aussi les Massaliotes ont-ils d’abord compté sur la mer plus que sur la terre et tiré parti, de préférence, des avantages naturels qui s’offrent à la navigation. »

Quelques dizaines d’années plus tôt, Jules César avait raconté dans La Guerre civile son siège de Massalia : il précise à cette occasion que son accès par la terre n’est pas chose aisée, en raison d’un terrain particulièrement accidenté. Il décrit aussi les assauts qu’il mène depuis la mer, grâce à sa flotte stationnée autour des îles du Frioul : celles-ci tiendraient d’ailleurs leur nom de l’expression Fretum Julii, ce qui en latin signifie « détroit de Jules ».

C’est enfin l’historien romain Justin qui, au IIe siècle, rapporte le mythe fondateur de Marseille, qui se serait déroulé à la fontaine de Voire, au cœur du massif de Marseilleveyre… et ce n’est qu’une légende parmi d’autres !

 

Le poème de la mer

Du mythe à la poésie, il n’y a qu’un pas. Si les Calanques ont vu mourir un grand conteur en la personne d’Antoine de Saint-Exupéry (son Petit Prince a même donné son nom à un sentier de randonnée !), elles ont vu naître aussi de nombreux poèmes.

Bien qu’elle soit méconnue, la poétesse des Calanques est sans conteste Marie de Sormiou, qui tomba littéralement amoureuse de ces rivages bordés par la Méditerranée. Une Méditerranée qu’a longuement parcourue le poète et navigateur Louis Brauquier, qui évoque souvent dans son œuvre les îles de Marseille. Ami de Marcel Pagnol, il lui inspira le personnage de Marius dans sa célèbre trilogie.

Autre figure locale, couronnée par l’Académie française, André Suarès a décrit dans sa prose puissante les beautés du Frioul et la vie au cabanon. Mais le poète le plus complet et le plus représentatif, c’est Frédéric Mistral, Prix Nobel en 1904, qui chante les Calanques, la Provence, les collines, le soleil, le mistral (évidemment) et jusqu’au vin blanc de Cassis !

Grand ami de Frédéric Mistral, Alphonse de Lamartine écrivit des louanges sur le littoral ciotaden, et signa, à bord de son bateau voguant près de Pomègues vers l’Orient, un poignant adieu à la France…

 

 

Entre Méditerranée et Provence

S’il est un symbole du voyage sur le territoire du Parc national, c’est bien le phare de Planier : ce monument a été célébré par le reporter Albert Londres, qui a depuis donné son nom au plus grand prix de journalisme en France.

Plus proche de la côte, c’est une autre île qu’un roman emblématique a révélée dans le monde entier : le château d’If où est enfermé le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas… Autre grand romancier, Émile Zola, enfant du pays, décrira magnifiquement le littoral et les collines, notamment dans Naïs Micoulin (adapté au cinéma par Pagnol avec Fernandel et tourné à Cassis). Il écrira dans sa correspondance : « Le pays est superbe. Vous le trouveriez peut-être aride et désolé ; mais j’ai été élevé sur ces rocs nus et dans ces landes pelées, ce qui fait que je suis touché aux larmes lorsque je les revois. L’odeur seule des pins évoque toute ma jeunesse ». Guy de Maupassant s’extasiera plus particulièrement sur ce jardin de fleurs qu’est le bord de mer…

Les récits de voyages sur la côte sont légions : citons-en trois. Celui d’Arthur Schopenhauer d’abord, qui fut frappé par la beauté des lieux, la vigueur du mistral et la limpidité de la mer, naviguant autour du Frioul et contemplant les pêcheurs dans les Calanques. Autre journal, celui de Stendhal, qui, dans de nombreuses pages, exprimera avec passion l’aridité des collines, la fraîcheur des vallons et le charme des bastides. Virginia Woolf enfin, qui séjourna dans des villas cassidennes, parlera de ce coin de nature comme d’un « petit paradis ».

 

 

Un terrain d’exploration

Des sommets aux vallées, c’est un « désert de garrigue », comme l’écrira Marcel Pagnol, par ailleurs cinéaste. L’auteur fera des collines le lieu de toutes les aventures et de toutes les révélations, glorifiant les thèmes du retour à la nature et de l’accès au bonheur. Il décrira aussi la chasse locale. Autre Provençal, Jean Giono, grand arpenteur, a également écrit de très belles pages sur les collines du Parc national, ses Calanques, la randonnée et la pêche.

C’est peu connu, mais les plus belles pages sont peut-être celles de Simone de Beauvoir, qui raconte dans le deuxième tome de ses mémoires sa passion pour ce territoire :

« Je descendis dans toutes les calanques, j'explorai les vallées, les gorges, les défilés. Parmi les pierres aveuglantes où ne s'indiquait pas le moindre sentier j'allais, épiant les flèches – bleues, vertes, rouges, jaunes – qui me conduisaient je ne savais où ; parfois, je les perdais, je les cherchais, tournant en rond, battant les buissons aux arômes aigus, m'écorchant à des plantes encore neuves pour moi : les cistes résineux, les genévriers, les chênes verts, les asphodèles jaune et blanc. Je suivis au bord de la mer tous les chemins douaniers ; au pied des falaises, le long des côtes tourmentées, la Méditerranée n'avait pas cette langueur sucrée qui, ailleurs, m'écœura souvent ; dans la gloire des matins, elle battait avec violence les promontoires d'un blanc éblouissant, et j'avais l'impression que si j'y plongeais la main elle me trancherait les doigts. »

Enfin, Walter Benjamin s’intéresse ici au choc entre colline et ville : il constate que cette dernière est toute proche, et exerce dans la première moitié du XXe siècle une forte pression sur les territoires naturels.

 

À la périphérie du crime

Changement de genre, avec Jean-Claude Izzo, qui installe son héros Fabio Montale dans le village des Goudes. La mode du polar marseillais est lancée. Elle sera notamment continuée par François Thomazeau et son roman Qui a noyé l’homme-grenouille, qui se déroule dans les eaux du Parc national…

Les Calanques sont en effet un décor idéal pour faire disparaître les cadavres, comme le font deux autres auteurs marseillais : Sébastien Japrisot dans Le Passager de la pluie (adapté en film) et Régis Jauffret dans Microfictions. Ce filon semble inépuisable, avec la parution en 2020 d’un polar intitulé Cap Canaille. Une facette que le cinéma exploite encore aujourd’hui, mais c’est une autre histoire

 

« Quelquefois, je partais en virée dans les Calanques, Sormiou, Morgiou, Sugiton, En-Vau… Des heures de marche, sac au dos. Je suais, je soufflais. Cela me maintenait en forme. Cela apaisait mes doutes, mes craintes. Mes angoisses. Leur beauté me réconciliait avec le monde. Toujours. C’est vrai qu’elles sont belles, les Calanques. Ce n’est rien de le dire, il faut venir les voir. Mais on ne peut y accéder qu’à pied, ou en bateau. Les touristes y réfléchissaient à deux fois, et c’était bien ainsi. »

Jean-Claude Izzo, Chourmo