Parc national des Calanques
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Résidence d'artistes "Les Calanques, territoire de sciences, source d'inspiration"

Les changements actuels nous amènent à nous questionner de plus en plus souvent sur les relations Homme-Nature et sur l’éloignement de nos sociétés occidentales du reste du monde vivant. Quel meilleur contexte pour y réfléchir que celui du seul parc national periurbain d’Europe, le Parc national des Calanques ? La Fondation Camargo, l’Observatoire des Sciences de l’Univers-Institut Pythéas (CNRS - IRD -
Aix-Marseille Université) et le Parc national des Calanques ont convié Gilles Clément à écrire le texte ci-après. En réponse à ce texte, huit artistes internationaux sont venus en résidence durant cinq semaines début 2018. Chaque artiste, à sa manière, dans l’acuité de son regard, a confronté sa pratique à celles des scientifiques, des agents et des usagers du Parc qui l’accompagnaient. 

Les 8 artistes internationaux en résidence :

- Ryo Abe, architecte - Japon
- Nicolas Floc'h, artiste - France
- Lisa Hirmer, artiste - Canada
- João Modé, artsite - Brésil
- Katie Holten, artsite - Etats-Unis, Irlande
- Shanta Rao, artiste - France
- Julien Clauss, artiste - France
- Franck Gérard, photographe - France

Des temps d'échange et de partage
Les artistes sélectionnés ont également participé à différentes activités de partage des connaissances et de savoir-faire :
- Une rencontre / atelier avec des élèves de l’enseignement secondaire
- Une master classe pour des étudiants d’écoles d’art ou d’architecture
- Une présentation publique à la fin de la résidence
- Une exposition collective au Fonds Régional d’Art Contemporain de Provence-Alpes-Côte d’Azur (FRAC) du 10 mars au 8 avril 2018

Le contexte : le lien Homme-Nature
Gilles Clément

Le mot nature a été créé au temps de la Grèce antique avec l’objectif de soustraire les êtres vivants non humains, ainsi que les éléments inertes, à un univers de superstition et de croyance polythéiste. Cette « mise à part » a engendré une science dite « naturelle ». L’humanité s’est ainsi trouvée séparée d’un monde dans lequel elle baignait : abandon d’une situation fusionnelle qui liait de façon absolue mais non formulée l’Homme à la Nature. La distance, prise avec ce qui autrefois se trouvait intrinsèquement lié au corps et à l’esprit, prend de plus en plus d’importance avec l’accroissement de l’outillage scientifique. Un microscope est un intermédiaire, un filtre – voire un écran –, entre l’observateur et l’objet observé. Le lien Homme- Nature devient un concept et non une réalité, une vision du monde qui détache définitivement l’humanité du contexte qui l’a fait naître pour la placer en position « autre », c’est-à-dire en position supérieure. Dans un contexte fusionnel tel qu’il était autrefois ce lien n’avait aucune raison d’exister, il n’aurait eu aucun sens. 

Cette conscience de supériorité, après s’être épanouie dans les esprits du siècle des Lumières, se renforce avec l’exploit technologique de la société industrialisée en pleine expansion à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle s’exprime de façon matérielle et brutale avec succès. Le monde agricole, par exemple, passe de la paysannerie héroïque à l’industrialisation rentable du territoire en quelques décennies. Il est question de maîtriser la nature et non de se lier avec elle. Le lien Homme-Nature n’est plus qu’un vague sujet de discussion pour les intellectuels à court de projets de thèse…

Au début du xxe siècle, l’avènement de l’écologie crée un chocretard qui ne sera sérieusement analysé qu’une cinquantaine d’années après son énoncé par Haeckel. Il oblige à tout repenser. L’humanité n’est pas hors de la nature, elle en fait partie, elle évolue dans le même espace fini, elle n’est qu’un élément vivant de cette boule de vie : Gaïa (dira Lovelock un peu plus tard). Si l’on considère que l’humanité et la nature ne font qu’un, le lien Homme-Nature n’a plus de raison d’exister car il n’y a plus de distance entre l’un et l’autre. Mais les humains ne peuvent se résoudre à endosser un tel statut, ils ont du mal à l’idée de faire partie d’un ensemble dont ils ont mis des siècles à se détacher. Les mécanismes de la nature n’ont pas d’état d’âme, le climat change, les sols meurent, la diversité s’effondre et les humains en pâtissent. Ils
découvrent leur responsabilité, inventent l’Anthropocène et s’arrêtent en chemin car ils ne savent plus quoi faire. On en est là.

Quelle est l’issue ? Quelle recherche lancer ? Faut-il abandonner toute idée de maîtrise et regarder ce qui nous entoure comme un ensemble qui nous habille, nous fait vivre, nous interpelle et parfois nous blesse ? Peut-on parler aux arbres comme on parle aux humains ? Quel serait le langage du futur si l’abandon de la maîtrise (de l’illusion de la maîtrise) nous amenait à entreprendre un dialogue et non une guerre avec ce qui nous entoure et que, bizarrement, nous appelons « environnement » ? (Mot mal choisi tant il est sûr que cela continue à nous maintenir à distance d’un monde dont nous voudrions pourtant nous rapprocher).