Parc national des Calanques
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Le coupe des arbres brûlés après incendie : une fausse bonne idée

 

La coupe systématique des arbres brûlés sur les terrains incendiés qui a pu être fait dans certains cas les années passées a nécessité des moyens financiers considérables.

Il est important de couper rapidement les arbres calcinés aux abords des voies, pistes, sentiers et aires d’accueil pour sécuriser le public, ce qui a déjà été commencé sur le périmètre du feu du 5 septembre.

Il peut être également nécessaire de couper des arbres pour réaliser des fascines de maintien des sols sur de fortes pentes ou pour limiter la prolifération d’insectes ravageurs sur les pins ayant survécu enlisière du feu, dans les zones très boisées.

 

Par contre, les autres arbres non dangereux pour l’accueil vont rapidement se dégrader et tomber naturellement au sol. Leur dégradation va permettre le retour d’un important cortège d’insectes et de champignons qui favoriseront, en se nourrissant du bois brûlé, la reconstitution de l’humus sur le moyen terme.
Ces arbres, les insectes qui s’en régalent, peuvent être ressentis comme sales dans le paysage. Ce n’est certainement pas la vision des petits mammifères et oiseaux qui les utiliseront pour recoloniser la zone et transporter (dans leurs fientes, leur pelages,…) des graines qui contribueront au renouvellement de la forêt. Nettoyer, c’est entraver le processus naturel de régénération de la forêt.

 

Historique des plantations : une vision sociétale autrefois plus productive

Le territoire du Parc national des Calanques a fait l’objet, de la fin du 19ème siècle à la fin des années 1980, de grandes campagnes de nettoyage des terrains incendiés et de reboisement par l’administration des Eaux et Forêts, puis l’Office national des Forêts et les grands propriétaires publics. L’objectif des plantations de cette époque révolue depuis 30 ans était principalement la reconstitution d’une forêt méditerranéenne plus productive et d’agrément paysager que de protection écologique.

 

Constat des plantations passées : supplantées par la régénération naturelle

Début des années 90, les forestiers et les scientifiques ont pu constater que de nombreuses plantations avaient été envahies par de jeunes semis naturels de pins. Ils ont mis en évidence que, lors d’un incendie, les cônes de pins éclatent et libèrent des graines échauffés qui, portées par le vent, réensemencent les zones brulées dès les premières pluies d’automne.
Les arbres plantés connaissent des taux de mortalité élevés, les essences choisies ne sont pas toujours les mieux adaptés à la zone. Transplanter un petit arbre choyé dans une pépinière dans un espace naturel récemment incendié n’est finalement pas un gage d’avenir pour celui-ci.

Le territoire du Parc national des Calanques, par son relief, son climat, ses usages, la fréquence malheureusement trop élevée des feux de forêt, n’est plus un simple espace de production sylvicole ou de pâturage comme au début du XXe siècle. C’est désormais un espace de protection de la biodiversité, du paysage et d’accueil du public.

 

Le pin d’Alep dans les Calanques : un arbre autochtone et pionnier

Le territoire du Parc national comprend de très nombreux peuplements forestiers de pins d’Alep. Le pin d’Alep est présent en Provence depuis plusieurs milliers d’années ; il n’y a pas été planté massivement.
Le pin d’Alep est présent dans les Calanques car c’est une espèce pionnière, à graine légère portée par le vent, qui s’installe le premier après incendie ou abandon agricole. Il protège les sols contre l’érosion puis, grâce à son ombrage, va constituer un environnement favorable à l’arrivée des oiseaux et petits mammifères. Ces derniers vont déplacer les graines lourdes des feuillus environnants pour les semer sous les pins, à l’abri de la chaleur et du vent. Après quelques générations, le pin d’Alep sera supplanté par les feuillus, si l’incendie ne repasse pas. En effet, de nombreux feuillus (chêne vert, chêne pubescent, …) ont besoin d’ombre et d’un humus développé pour s’implanter, leur plantation après incendie est donc très aléatoire. C’est la dynamique de la forêt méditerranéenne, lorsque rien ne vient l’entraver, il faut compter quelques générations.

 

Pollution génétique et durabilité des plantations : avantage aux semis naturels

Pour les plantations come pour les semis artificiels, les graines utilisées proviennent de régions souvent différentes de celle du lieu de plantation. Il s’en suit une pollution génétique qui peut perturber, à moyen ou long terme, les peuplements forestiers indigènes. Par ailleurs, les plants semés en pépinière sont souvent cultivés à renfort d’arrosage, d’engrais et de produits phytosanitaires. Dans les milieux naturels méditerranéens, les plants connaissent une période d’installation longue et aléatoire sur le moyen et long terme. Les semis naturels issus de graines locales, nés dans des conditions difficiles et dans leur environnement propre, sont beaucoup plus à même de résister aux conditions locales.

 

Paysage et plantations : attention à la banalisation

La réalisation de plantations était souvent accompagnée de travaux lourds pour décompacter le sol.
Dans les années 70-80, plusieurs dizaines de kilomètres de banquettes ont été créées dans les Calanques au bulldozer avec un impact paysager important, il en reste des traces sur la zone incendiée dans la montée du col de la Gineste. Les plantations peuvent induire également une répartition non naturelle des arbres (alignements, homogénéité des tailles, etc) alors que naturellement les semis s’installent de manière aléatoire, sur plusieurs années et en respectant la diversité des milieux naturels.

Par ailleurs, les paysages des Calanques comprennent une importante diversité qui constitue le caractère exceptionnel du coeur de Parc (pinède, feuillus, falaises, éboulis, pins isolés des falaises, pelouses, etc.). Il est important de conserver cette diversité exceptionnelle et d’éviter une banalisation des paysages par des reboisements ou des semis artificiels généralisés.

 

La recolonisation naturelle dans le Parc national des Calanques : une dynamique de conquête

Sur le territoire du Parc national, de nombreux incendies ont brulé la végétation ces dernières décennies, notamment en 1990 sur le même périmètre que celui de l’incendie du 5 septembre.
Sur la majeure partie de ces secteurs, la végétation a repris ses droits naturellement, les zones favorables au pin d’Alep se sont réensemencées naturellement, à l'image des autres espaces plus favorables aux feuillus ou à la garrigue.

 

Cône et graines de pin le 6 septembre 2016 au col de la Gineste
Cône et graines de pin le 6 septembre 2016 au col de la Gineste

La zone dernièrement incendiée est enclavée dans un territoire boisé de pins d’Alep plus ou moins denses, de Luminy au Logisson. Ces pins déjà mâtures vont jouer leur rôle de semenciers naturels pour les espaces brûlés dès les premières pluies. Par ailleurs les garrigues constituées exclusivement d’espèces feuillues vont se régénérer très rapidement par rejet de souche.

Zone incendiée et pinède issue de l’incendie de 1990
Zone incendiée et pinède issue de l’incendie de 1990

Il est à noter que, sur des incendies de très grande ampleur ou sur des territoires qui ont brûlé à plusieurs reprises, avant que les jeunes arbres ne soient mâtures, ce qui n’est pas le cas sur le site incendié actuel, il peut être envisagé d’implanter des îlots de futurs semenciers à partir de plants issus de graines locales.

 

Et les autres espèces qui ont brûlé ? Une réinstallation spontanée…

L’incendie a, certes, détruits de nombreux jeunes pins. Toutefois, de très nombreuses autres espèces ont été également détruites : micro-faune et champignons qui participent activement à la transformation de l’humus, faune de surface qui n’a pu s’échapper : escargots et autres mollusques, petits mammifères, lézards, couleuvres, habitats de nombreux oiseaux nicheurs ou migrateurs, fourmis, papillons, sauterelles, criquets, cigales et autres insectes. Elles reviendront d’elles-mêmes depuis les lisières du feu.

La reconstitution naturelle des populations d’espèces animales et végétales a commencé très rapidement, Dès les premiers jours après l’incendie pour les plantes herbacées vivaces et les feuillus qui rejettent de souche, dès le printemps prochain avec la germination de graines de pins et autres espèces végétales voisines du feu à graines légères transportées par le vent.
 

Col de la Gineste le 20 septembre 2016
Col de la Gineste le 20 septembre 2016

Dès les premiers jours après l’incendie, les fourmis et autres insectes rampants ou volants ont également entamé la reconquête du territoire.

Dès cet automne 2016, le paysage a reverdi, les graminées ont germé, les feuillus et la garrigue qui disposent de racines profondes ont commencé à rejeter naturellement des souches. Les oiseaux, mulots, lézards, couleuvres, écureuils recolonisent progressivement les sites à partir des milieux naturels voisins ou d’autres contrées pour les migrateurs.

D’ici 5 ans, la garrigue aura atteint sa taille adulte (50 cm à 1 m), les pins commenceront à en sortir et l’humus commencera à se reconstituer avec son cortège d’insectes et champignons. Dans 20 ans, la pinède et l’ensemble du cortège animal et végétal auront probablement repris la forme qu’ils avaient avant le feu et celle que nous observons dans les zones périphériques non incendiées de la Gineste.

Forêts de la Gardiole et de la Fontasse régénérée naturellement après l’incendie du 21 août 1990
Forêts de la Gardiole et de la Fontasse régénérée naturellement après l’incendie du 21 août 1990

Pour parfaitement connaître le processus naturel de reconstitution du site, le Parc national des Calanques et les propriétaires – gestionnaires publics ont commencé à mener des observations régulières de la régénération des divers milieux et espèces impactés pour suivre leur installation et leur évolution naturelle.
La zone incendiée et le suivi de sa reconstitution naturelle pourront être le support d’observations pédagogiques avec les écoles et le public.
 

La Gineste 20 novembre 2016 – La nature reprend ses droits
La Gineste 20 novembre 2016 – La nature reprend ses droits

 

En conclusion, que faire sur ce site incendié ?

 

  • Accompagner les dynamiques naturelles

En cœur du Parc national des Calanques, il n’est pas envisagé, en l’état actuel, de procéder à l’abattage des arbres incendiés (sauf au titre de la sécurité), ni à des reboisements par plantation ou semis artificiels. La voie privilégiée, celle qui est à la fois la plus sûre, la plus écologique, et la plus économique en milieux méditerranéens, est d’accompagner les dynamiques naturelles, tout en veillant localement aux enjeux de sécurité des publics.

 

  • Saisir l’occasion de retirer les déchets

L’incendie a mis à jour, en bordure de route, aires d’accueil, pistes et sentiers, de très nombreux déchets (débris d’épaves, bouteilles de verre, boites de conserve, etc). Les restes non combustibles de ces déchets constituent aujourd’hui une pollution visuelle et écologique. Il pourra donc être utile, durant l’hiver prochain, une fois le site sécurisé pour l’accueil du public, de procéder à des opérations de nettoyage de propreté pour permettre à ce site de retrouver toute sa valeur écologique et paysagère.

 

  • Informer et sensibiliser les publics sur les risques d’incendie, les impacts et la reconstitution des paysages